La Consanguinité chez le chat

Par Jonathan Koskas

On ne peut aborder la consanguinité sans donner au préalable quelques définitions de la notion de race :


Race (breed, en anglais) :

Ensemble d’individus partageant un certain nombre de caractères morphologiques :

          - distinctifs (les distinguant des autres races)

          - homogènes (uniformité de certains caractères au sein de la race)

          - fixés (transmissibles de façon stable à leur descendance).

Ensemble d’individus portant le même nom de race sur leur pedigree, selon un livre d’origine fixé.

Ensemble d’individus ayant le même standard de race.

A la lecture de ces définitions, on comprend que si certaines races sont naturelles, de nombreuses autres races animales (et races « à pedigree ») sont le fruit du désir et du travail de sélection d’éleveurs, pour des raisons et des objectifs divers : les moutons mérinos et les lapins angoras pour leur laine, les chinchillas ou les visons pour leur fourrure, les bœufs Aberdeen ou Charolais pour leur viande, mais aussi les poules Bantam, les carpes Koï, les Yorkshire… et nos chats de race pour leurs attraits physiques et comportementaux !

C’est bien sûr le cas de notre Ragdoll adoré !


ÉLEVAGE SÉLECTIF (OU SÉLECTION ARTIFICIELLE)

ET LE RAGDOLL ?

POUR OU CONTRE LA CONSANGUINITÉ ?

POURQUOI RECOURIR Á LA CONSANGUINITÉ ?

LES EFFETS DE LA CONSANGUINITÉ


Élevage sélectif (ou sélection artificielle)

De tout temps, l’Homme a sélectionné les animaux pour une meilleure viande, plus de lait, une plus grande endurance à l’effort, voire les végétaux, pour un meilleur rendement, une plus grande résistance aux maladies...

Il pouvait pour ce faire croiser des individus présentant les caractéristiques qu’il souhaitait améliorer, donnant ainsi à une petite part de la population la chance de se reproduire, les autres individus étant écartés de la reproduction. Ce processus s’appelle la « sélection artificielle » mais il n’évite pas l’apparition de faits génétiques aléatoires, qui constituent un problème évident dans les races créées par l’homme.

Tout comme les humains qui, dans de nombreuses sociétés condamnent l’inceste, d’autres mammifères ont également élaboré des comportements sociaux pour éviter la consanguinité, dans la mesure où elle entraîne de nombreux problèmes de santé et de viabilité en réduisant le potentiel de survie.

Mais les hommes ont parfois choisi d’appliquer des normes différentes aux animaux qu’ils élèvent.

Ainsi, certains éleveurs désireux de fixer les caractéristiques qu’ils souhaitaient ont-ils opté pour le moyen le plus sûr – et le plus rapide – de les obtenir qu’est la consanguinité.

En effet, le moyen le plus rapide de reproduire et fixer des caractéristiques phénotypiques (= apparence physique) est de croiser des individus qui les expriment.

Il est toujours plus simple – et plus tentant - de travailler avec des animaux qu’on possède, plutôt que d’en acheter d’autres ou de rechercher des saillies extérieures, avec les difficultés inhérentes à cette pratique. Et si cela marche une fois, pourquoi ne pas répéter cette pratique ?

Bien entendu, quand le pool allélique est très réduit, la variabilité l’est aussi et les chats présentent un type de plus en plus uniforme.

A l’inverse, certains éleveurs ont réussi à sélectionner un type tout en évitant la consanguinité, et cela tend à produire des animaux généralement plus vigoureux.

Ces 2 méthodes ont leurs tenants qui « transmettent » à d’autres éleveurs leur façon de faire, en faisant valoir, de préférence, les avantages…

Et le Ragdoll ?

Certes, nous le savons, le Ragdoll est – comme d’autres races félines - le produit de mariages très consanguins (cf. page Historique), puisque 3 chats, apparentés qui plus est, en sont à l’origine :

- d’une part, Josephine, fut mariée à son fils Raggedy Ann Daddy Warbucks, pour donner naissance à Raggedy Ann Fugianna, qui, remariée à son père/frère donna la lignée dite « light side »,

- d’autre part, Josephine, unie à un mâle du nom de Blackie enfanta Buckwheat, qui fut mariée à son demi-frère Daddy Warbucks pour engendrer un mâle et une femelle (Raggedy Ann Kyoto et Raggedy Ann Tiki), eux-mêmes mariés entre eux pour donner la lignée dite « dark side ».

Une fois obtenus quelques descendants dans chaque lignée, leurs produits furent à leur tour croisés, renforçant en cela la consanguinité et fixant les caractéristiques tant désirées de la race Ragdoll. (fig. A)

Consanguinit fig A

Il y eut toutefois également des mariages avec des chats extérieurs à ces lignées, soit de la part d’Ann Baker elle-même, soit de ses successeurs, afin d’apporter ou améliorer certaines caractéristiques telles que les couleurs, la fourrure, le gabarit…

NB : d’autres races comme le Maine Coon ont fait appel à une poignée de chats de fondation – littéralement, puisque 5 individus sont à l’origine de la race.


Pour ou contre la consanguinité ?

Eloignons-nous des visions partisanes.

Force est de constater que certaines races pâtissent fortement d’un pool génétique de plus en plus réduit et les éleveurs doivent de ce fait faire appel à du sang extérieur, en « hybridant ». Des races comme le Bombay, le Burmese américain, le Sphynx... rencontrent des pathologies récurrentes (Cardio-myopathie hypertrophique, déformations crâniennes ou squelettiques… ), et une importante mortalité pré- ou post-natale.

Les fédérations, à la demande des éleveurs, leur donnent la possibilité de rouvrir les livres de généalogies en leur permettant d’utiliser des reproducteurs issus de chats de gouttière ou de spécimens d’autres races plus saines, au patrimoine génétique plus varié, et selon des modalités fixées par des règlements stricts.

Parmi les nombreuses définitions de la consanguinité, la plus simple est celle-ci : « La consanguinité consiste à marier des individus apparentés ».

Au sens strict, tous les individus d’une espèce sont consanguins quoique de manière très distante. Cependant, la consanguinité est communément définie comme le mariage d’individus étroitement apparentés, la forme la plus extrême étant le mariage père x fille (ou mère x fils), suivi de près par le croisement frère x sœur, puis demi-frère x demi-sœur, grand-parent x petit-enfant, puis cousins au premier degré, oncle x nièce…

Voici une autre définition : « la consanguinité tend à produire des sujets homozygotes, aussi bien pour le bon que pour le mauvais » (Villemin et Tétry).
En effet, il est convenu dans le monde de l’élevage de dire que la consanguinité ne crée rien mais « concentre », et permet aux caractères récessifs de s’exprimer, en les rendant homozygotes. En prenant l’exemple de la couleur, un père, porteur de chocolat marié à sa fille, elle aussi porteuse de chocolat, auront 50 % de leur descendance chocolat ou porteuse chocolat, ce qui permet à l’éleveur d’avancer plus rapidement dans son travail de sélection pour ce critère. On comprend aisément que les caractères indésirables, tels que tares génétiques, maladies dégénératives… eux-aussi seront exprimés et « concentrés » par cette méthode. (fig. 1)

Consanguinit fig 1

Certes, d’aucuns prétendent que l’on peut ainsi éliminer les défauts qui surgissent, mais ce qui est valable dans l’élevage pour la viande ou la laine se révèle difficilement défendable pour nos chats : que faire des animaux déficients ? Les céder « malgré tout » à des adoptants, sans savoir quelles seront les conséquences, au simple prétexte que tout animal de compagnie est sujet aux aléas de la vie ? Prétexter que des caractères récessifs pourraient tout autant surgir en mariant 2 individus non-reliés ? L’erreur est dans le « tout autant »… car tant que ces individus ne sont pas remariés en consanguinité, ces nouveaux défauts génétiques ont peu de risques de s’exprimer.

On peut en fait considérer qu’un éleveur connaissant bien ses lignées, ayant du recul sur les ascendants et descendants en matière de santé (nombreux tests à l’appui), de comportement, de prolificité… pourra éventuellement envisager de pratiquer, prudemment, la consanguinité, mais sans la renouveler et en réintroduisant du sang « neuf » à la prochaine génération.

Remarque : il est intéressant de souligner que, dans des conditions naturelles, les animaux ont des méthodes élaborées pour éviter la consanguinité, optimisant ainsi la survie de leurs descendants, et leur transmettant également leurs comportements d’évitement de la consanguinité.

>> Les animaux vivant en groupes, en harde, comme les lions, les primates, les cerfs, ont pour habitude de chasser les jeunes mâles du groupe pour éviter des accouplements trop rapprochés. A l’autre extrémité de la pyramide animale, des chercheurs ont découvert que même chez les drosophiles, et y compris en population fermée, il existe des mécanismes d’évitement de consanguinités trop rapprochées.

=> 2 variantes de consanguinité (définitions générales)

◊ Consanguinité en ligne collatérale, appelée « line breeding »

Elle consiste à marier des géniteurs comportant au moins un ancêtre commun sur 5 générations, ou encore à choisir un très beau mâle, à le marier à une femelle – de préférence, excellente - et à le remarier à l’une ou plusieurs de ses petites-filles. (fig. 2)

Consanguinit fig 2

Consanguinité en ligne directe appelée « in breeding »

Pratique plus sévère et plus "efficace" consistant à marier des individus à l’intérieur de chaque génération (frère X sœur), voire en ligne étroite (père x fille). Il est probable que l’on fasse ainsi surgir des caractères indésirables dès les premières générations. En effet, les génotypes porteurs de défauts à l’état récessif vont se rencontrer et ces défauts devenus homozygotes vont s’exprimer. (fig. 3)

Consanguinit fig 3

Si certains éleveurs prétendent éviter l’inbreeding en pratiquant le line breeding, ne nous méprenons pas : les généticiens eux-mêmes ne reconnaissent que l’inbreeding, à savoir la consanguinité, ensuite, c’est seulement une question de degré de parenté.


Pourquoi recourir à la consanguinité ?

Comme on l’a vu précédemment, au début d’une race, un certain degré de consanguinité est généralement nécessaire pour obtenir et fixer les caractères désirés, surtout que les sujets disponibles sont rares.

Cependant, une fois que le type est suffisamment commun à la race pour que ce soit un caractère inhérent, alors, tout besoin de recourir à la consanguinité a disparu et il devrait être possible de transmettre ce caractère en procédant à des croisements exogames (= non consanguins), même si une certaine variabilité peut apparaître.

La consanguinité est « une » méthode, mais pas « LA » méthode, et on peut très bien obtenir un très bon type en mariant 2 individus, non apparentés, ayant eux-mêmes un excellent type…


Les effets de la consanguinité

Dans le temps, on affirmait que la consanguinité ne faisait que concentrer le bien ou le mal. Pourtant, le règne animal, certains végétaux et les humains ont bâti des mécanismes d’évitement de la consanguinité. Il existe désormais un phénomène bien connu mais encore partiellement compris appelé la dépression de consanguinité.

Il s’agit d’une accumulation de multitudes de mutations délétères, peu d’entre elles étant létales en elles-mêmes, mais toutes diminuant la viabilité générale. (Dans une population exogame, les « mauvais » allèles seraient maintenus à un niveau bas par la présence de « bons » allèles).

 

Les mutations :

On pense que les mutations apparaissent très rarement. Or, des scientifiques ont mesuré le taux de mutations chez les humains, les chimpanzés et les gorilles, et ils ont découvert qu’il y avait environ 4,2 mutations/individu/génération qui modifient les protéines qui sont le produit final concrètement fabriqué à partir des gènes suivant le code génétique. Sur ces mutations, 2,5 en moyenne sont délétères, c’est-à-dire qu’elles seraient nuisibles à l’individu si elles se présentaient à l’état homozygote. Les scientifiques estiment toutefois que le nombre réel serait plus près de 3 mutations délétères par individu et par génération.

Le mécanisme qui nous évite une multitude de maladies génétiques est dû au mode de reproduction sexué et à la combinaison d’allèles de gènes lors du croisement de deux individus non apparentés.

Quand cette compensation ne peut être à l’œuvre parce que les 2 parents ont déjà de nombreux allèles en commun, il en résulte une dépression de consanguinité dans leur descendance directe, ou, si ce n’est pas le cas, après quelques générations supplémentaires de tels croisements.

La dépression de consanguinité inclut une large variété de défauts, physiques et sanitaires. Un sujet peut présenter plusieurs de ces défauts :

          - Incidence accrue de maladies génétiques récessives.

          - Fertilité réduite (taille des portées moindre).

          - Apparition accrue de défauts congénitaux (cryptorchidie, malformations cardiaques, fentes palatines).

          - Asymétries variables (de la face, placement ou taille des yeux).

          - Réduction du poids de naissance.

          - Mortalité néonatale plus élevée.

          - Moindre rythme de croissance.

          - Taille adulte plus faible.

          - Perte d’efficacité des défenses immunitaires.

A la lumière de tout ce qui précède, peut-on écarter les maladies héréditaires grâce à la consanguinité ?

Si cela semble être une bonne idée, en faisant apparaître les caractères indésirables, il s’agit d’un travail considérable, impliquant de nombreux individus. Toutefois, il faudrait faire des croisements-tests pour faire ressortir les maladies récessives, faisant surgir d’autres pathologies, etc… Les croisements non-consanguins pouvant introduire de « mauvais » allèles mais tant que ces individus ne sont pas mariés en consanguinité, il y a peu de risques que ces défauts génétiques ne s’expriment.

Ex. : A (porteur de 10 maladies récessives) est marié à B (porteur de bons et mauvais gènes complètement différents). Les bons et les mauvais gènes étant différents, les descendants de ce mariage n’exprimeront pas ces mauvais gènes.

Certes, des adeptes de la consanguinité, grâce à une bonne gestion sanitaire, une bonne surveillance des mises bas et des chatons évitent temporairement certaines des pathologies listées ci-dessus et l’impact sur le système immunitaire, mais pourquoi prendre des risques quand rien n’y oblige ?

La consanguinité et ses conséquences sur le système immunitaire

Il s’agit du plus grand dégât de la consanguinité : les mammifères ont un système immunitaire efficace et complexe, et dépendant de la diversité génétique. Un groupe de gènes joue un rôle déterminant dans la capacité à se défendre contre toutes les variétés de maladies auxquelles il peut être exposé, cancers, tumeurs… : les gènes du CMH (Complexe Majeur d’Histocompatibilité, à ne pas confondre avec LA CMH, maladie cardiaque !).

Ces gènes permettent de marquer virtuellement toutes les cellules de l’organisme vivant pour aider le système immunitaire à identifier les « intrus », tels que les bactéries ou les virus et à les présenter au système immunitaire. Mais chaque protéine du CMH peut seulement se lier et présenter une série d’antigènes. C’est pourquoi les mammifères possèdent de nombreux allèles (ou versions) de chacun de ces gènes, la diversité de ces gènes étant essentielle pour qu’une espèce survive à la variété des organismes pathogènes qui peuvent se présenter à elle.

 Ex. : si l’on prend pour base seulement 2 gènes de CMH possédant chacun 5 versions (ou allèles) différentes, cela représente 225 génotypes différents ! Or, chez l’homme, il existe au moins 9 gènes distincts du CMH de classe 1, et beaucoup plus de gènes de classe 2, et encore davantage du CMH de classe 3 ! Les chercheurs ont découvert, pour les 3 gènes les plus étudiés parmi les gènes de classe 1, 37 allèles pour l’un, 59 pour l’autre et 111 pour le 3è !! Cela entraîne donc une considérable diversité de capacités de défenses immunitaires dans la population humaine, permettant à notre corps de réagir à une grande diversité d’antigènes, donc de maladies.

De plus, les gènes du CMH ont une grande variabilité, impliquant que les 2 parents d’une même famille peuvent présenter des jeux d’allèles totalement différents, tous les enfants ayant de ce fait une combinaison unique.

On comprend aisément que lorsqu’un animal est hautement consanguin, ces variations sont extrêmement réduites.

Si l’on reprend l’exemple simplifié à 2 gènes avec 5 allèles chacun, un animal hautement consanguin serait homozygote pour ces 2 paires d’allèles et ne produirait que 2 molécules du Complexe Majeur d’Histocompatibilité. Mais plus grave : tous les animaux de ce groupe consanguin auraient les mêmes 2 molécules, aucun ne pouvant donc se défendre contre une maladie donnée ! (ce phénomène est très connu dans les populations consanguines de souris de laboratoire).

Sources :

Inbreeding and genetics - Dr H. Lorimer, Dr en biologie, professeur de génétique à l'Université de Youngstown.

Génétique et sélection - JH. Gautier,

Manuel de l'élevage - recueil des Idées reçues en élevage canin et félin, ouvrage collectif, Royal Canin.

Membres de l'AFR

 L'AFR est affiliée au LOOF

logoLOOF2014 300x433